Entretien avec Cindy Van Acker
6 Mai

Cindy van Acker /Cie Greffe Anechoic

Pour l’édition 2017 de la Fête de la danse, Cindy Van Acker réunira 53 élèves du Ballet Junior de Genève, de la Manufacture et du Marchepied à Lausanne autour d’un projet hors-les-murs Anechoic. vont danser hors les murs. La chorégraphe n’a peur de rien, elle qui se glissait pour ION au TLH – Sierre, dans le corps d’un pèlerin encapuchonné portée par les mots de Nietzsche et Nijinski et où l’espace se réinventait. Anechoic est une pièce pour grand espace, en extérieur, qui débute au crépuscule. Au début, les danseurs, côte à côte, forment une ligne sombre au lointain. A la fin, ils sont dispersés à terre, tout  proche du public. Entre ces deux moments, ils auront franchi plus d’une centaine de mètres dans la nuit tombante, se seront emboîtés en duos, auront délaissé leurs vêtements foncés sur le sol et cassé la ligne et la rythmique originales. Anechoic construit un paysage. Paysage et danse sont pensés ensemble. Il faut capter cette danse de l’espace car Anechoic intensifie le paysage et les expériences que l’on peut en faire. Et nous invite à partager une expérience aussi épidermique qu’intérieure. Envoûtant.

 

Entretien avec Cindy Van Acker

Cindy Van Acker est une chorégraphe belge installée à Genève depuis 1991. De formation classique, elle danse au Ballet royal de Flandres et au Grand Théâtre de Genève avant de s’inscrire sur la scène de la danse contemporaine. Elle crée ses propres pièces depuis 1994 et fonde la «Cie Greffe» en 2002 à l’occasion de la création du solo Corps 00 :00, avec lequel elle obtient une reconnaissance internationale.

En 2001, elle rencontre Myriam Gourfink pour laquelle elle interprète diverses pièces et qui marque durablement son parcours.

Elle est invitée par le metteur en scène italien Romeo Castellucci à la Biennale de Venise en 2005, puis collabore régulièrement avec lui, signant ensuite à ses côtés la partie chorégraphique de son spectacle L’Inferno de Dante (2008 au Festival d’Avignon) et des opéras Parsifal (2011 à la Monnaie) et Moses und Aron (2015 à l’Opéra Bastille).

En 2007, elle débute une collaboration avec le finlandais Mika Vainio, du groupe Pan Sonic autour de Kernel au Théâtre du Grü à Genève qui se prolonge en 2008 avec la création du solo Lanx au Festival Electron et en 2009 avec les soli Nixe et Obtus à la Bâtie-Festival de Genève. Obvie, Antre et Nodal complètent cette série de six soli qui sont al source d’autant de créations cinématographiques réalisées par Orsola Valenti.

En 2001, Diffraction, pièce pour six interprètes, reçoit un de quatre prix suisses de la danse.

En 2012, elle conçoit avec Victor Roy, qui signe ses scénographiques depuis 2009, l’installation Score Conductor, matérialisation en objets visuels de ses partitions chorégraphiques.

Au total, elle réalise une vingtaine de chorégraphies dont les plus récentes sont Drift (2013), Anechoic (2014), Ion (2015), Elementen I-Room (pour le Ballet de Lorraine) et Zaoum (2016).

 

Votre démarche artistique est exigeante, comment l’avez-vous adaptée à ces jeunes interprètes ?

La pièce a été créée sur une proposition de Kathleen Vanlangendonck à l’occasion du Festival Expeditie Dansand à Ostende avec les 53 étudiants de la première année de l’école P.A.R.T.S. Nous avons formé un groupe de 53 danseurs hétéroclites, issus des trois années. C’était une pièce, comme le veut le festival, destinée à être créée à l’extérieur de la ville, en nature. La plage a été à la source de mon travail. J’ai grandi là-bas. Le bord de mer, avec le ciel et l’horizon à l’infini. C’est un monochrome vivant et les premiers mouvements des danseurs créent comme des trous dans la ligne d’horizon. Je me suis soucié aussi du regard du spectateur, poussé ici à l’extrême. Alors j’ai pris le risque de mettre les danseurs très loin des spectateurs, à 200 mètres du public, silhouettes anonymes avec le soleil qui se couche. En 30 minutes, les danseurs traversent les 200 mètres et entrent progressivement dans l’obscurité. Plus ils se rapprochent, plus ils deviennent humains et plus apparaissent des éléments artificiels comme les projecteurs et la musique…  Le pari était risqué car je ne pouvais vérifier qu’une fois sur place si cette image des 53 danseurs, placés ainsi, en ligne, avait l’impact souhaité dans le paysage. Deux jours avant la première, j’ai vu que ça fonctionnait. Nous n’avions que dix jours sur place avec mon assistante Stéphanie Bayle et les danseurs dont les niveaux étaient très hétéroclites. Bien que j’ai écrit les partitions d’une grande partie du spectacle en amont, le temps de création était très limite. Depuis, la pièce a été reprise à Genève sur le terrain de rugby de Vessy en 2015. A cette occasion, j’ai eu le temps pour retravailler la partition, au bord du lac à Lausanne, à Zurich dans une version plus urbaine… 

 

La danse et la force du lieu…

A Ostende, le parti pris permettait de voir les danseurs dans un tableau sans cadre… Le risque était bien de subir la force du lieu, mais elle n’a fait que renforcer et souligner la chorégraphie. Les 53 danseurs ont permis de créer une tension entre les éléments. On y a vu l’intérêt d’inscrire l’art dans la nature.

 

Les conditions de production….

De manière générale, j’ai la chance d’avoir des partenaires fidèles. Avec mes collaborateurs au sein de la compagnie Greffe, nous mettons en place les outils de production nécessaires et adaptés aux projets. Depuis 2011, je réalise que nous avons vraiment besoin de temps de création en plateau car la scénographie et la lumière font totalement partie de mes spectacles, ce sont des matières premières avec lesquels je compose directement. Alors, lorsqu’on ne définit pas soi-même les conditions de production, comme lors de commandes, cela devient plus compliqué.

 

Pourquoi Anechoic ?

Le titre est venu de la situation contextuelle. J’ai d’abord cherché autour de l’idée de la nature-morte / nature-vivante / tableau-paysage. Puis, en imaginant la grande distance qui séparerait les danseurs des spectateurs je réalisais qu’on n’entendrait pas les sons que les danseurs allaient produire en dansant, comme un film muet… c’est un effet rare que j’ai cherché à traduire dans le titre. Anechoic est apparu comme une évidence.